Manifeste du Prince Napoléon

Paris, le 15 janvier 1883.

A MES CONCITOYENS.

La France languit.
Quelques-uns parmi ceux qui souffrent s’agitent. La grande majorité de la nation est dégoûtée. Sans confiance dans le présent, elle semble attendre un avenir qu’elle ne pourra obtenir que par une résolution virile.
Le pouvoir exécutif est affaibli, incapable et impuissant.
Les Chambres sont sans direction et sans volonté.
Le parti au pouvoir méconnaît ses propres principes pour ne rechercher que la satisfaction des passions les moins élevées.
Le Parlement est fractionné à l’infini.
Réactionnaires, modérés, radicaux se sont succédé au gouvernement. Tous ont échoué.

On vous a promis une République réparatrice et réformatrice. Promesse mensongère.
Vous assistez à des crises continuelles qui atteignent le chef de l’État, les ministres et les Chambres.
L’expérience de la République parlementaire, poursuivie depuis douze années, est complète.
Vous n’avez pas de gouvernement.
Le mal réside dans la constitution qui met le pays à la discrétion de huit cents sénateurs et députés.
Des fautes avaient été commises dans le passé. Pourquoi les aggraver au lieu d’y trouver des enseignements ?

L’armée, base de notre grandeur et de notre sécurité, est livrée à l’outrecuidance d’hommes incompétents. Ils dissertent depuis dix ans sur sa réorganisation et en sont réduits, après des tâtonnements qui ruinent l’esprit militaire, à chercher encore une bonne loi de recrutement.
L’Administration est discréditée. Les fonctionnaires sont les esclaves des intérêts électoraux les plus mesquins.
Exploiter le pays, ce n’est pas l’administrer.
La magistrature, menacée dans le principe de son indépendance, semble perdre tous les jours, avec la sécurité à laquelle elle a droit, le sentiment de sa mission.
Nos finances sont dilapidées.
Les impôts, lourds et mal répartis, sont maintenus dans un fatal esprit de routine qui met obstacle à tout progrès.
Il est en effet plus facile d’emprunter que de réformer.
Les dépenses s’accroissent sans raison.
Les conditions les plus élémentaires du crédit public sont méconnues. Un agiotage, qui ne doit souvent son impunité qu’à des solidarités compromettantes, a envahi toutes les classes de la société.
La dette flottante est portée à un chiffre qui menace notre crédit à la première secousse.
Malgré des impôts énormes, l’équilibre du budget n’existe pas.
La Religion, attaquée par un athéisme persécuteur, n’est pas protégée. Et cependant ce grand intérêt de toute société civilisée est plus facile à sauvegarder que tout autre par l’application loyale du Concordat, qui seul peut nous donner la paix religieuse.
Les questions sociales, vitales pour notre démocratie, où l’égalité politique doit avoir pour conséquence une meilleure répartition des charges au profit de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre, sont niées. L’étude même en est dédaignée.

En face de ces problèmes qui s’imposent, nous n’avançons pas, nous reculons.

Notre commerce est atteint par l’abandon des traités de 1860, auxquels nous devions la prospérité ; et l’intérêt des consommateurs et des commerçants est sacrifié.
Notre politique étrangère est de mauvaise foi avec les faibles. Elle est au service de spéculations particulières en Tunisie, dont l’occupation coûteuse est sans profit; elle est lâche et inepte en Egypte, où les intérêts de la France sont considérables.

On ne peut parcourir les pays étrangers sans une tristesse profonde. Notre France, naguère si grande, n’a plus aujourd’hui ni amis ni prestige. Elle ne rencontre chez les plus bienveillants qu’une indifférence plus pénible que l’hostilité, et cependant une France forte a sa place nécessaire dans le monde.
Nous ne retrouverons notre position vis-à-vis de l’étranger que par notre relèvement intérieur.

Cette situation provient de l’abandon du principe de la souveraineté nationale. Tant que le peuple n’aura pas parlé, la France ne se relèvera pas.

Héritier de Napoléon Ier et de Napoléon III, je suis le seul homme vivant dont le nom ait réuni sept millions trois cent mille suffrages.
Depuis la mort du fils de l’Empereur, j’ai gardé le silence sur l’ensemble de la politique. Ne voulant pas troubler l’expérience qui se poursuivait, j’ai attendu attristé que la parole me fût donnée par les événements. Mon silence n’était que la patriotique expression de mon respect pour le pays.
Ma conduite, mes opinions, mes sentiments ont été systématiquement calomniés. Impassible, je n’ai répondu que par le mépris à ceux qui ont été jusqu’à chercher à exciter les fils contre le père. Efforts odieux et stériles. J’ai dû imposer silence à de jeunes cœurs révoltés par ces incitations. J’ai voulu être seul en face de mes adversaires. Mes fils sont encore étrangers à la politique. L’ordre naturel les désigne après moi, et ils resteront fidèles à la vraie tradition napoléonienne.
On a parlé d’abdication, cela ne sera pas. Lorsqu’on a plus de devoirs que de droits, une abdication est une désertion.
Ces ententes, ces reconnaissances réciproques peuvent convenir à des princes qui se regardent comme ayant des droits supérieurs à la volonté du pays. Les Napoléons, élus et serviteurs du peuple ne sauraient agir ainsi.

Deux principes divisent le monde : celui qui admet un droit supérieur à la volonté du peuple, et celui qui fait résider le principe de tout pouvoir dans cette souveraineté.
Je respecte les pays où ces deux principes s’accordent. En France, il n’en est pas ainsi. Les représentants du passé sont définitivement repoussés.

Pas d’équivoque.
Aucun accord n’est possible avec les partisans du drapeau blanc, devenu le seul emblème de la maison de Bourbon.
S’il y a dissidence entre les partisans de la souveraineté nationale, il n’y a pas entre eux antagonisme absolu.
Les Napoléons défendent la souveraineté directe du peuple. Cette doctrine a été abandonnée par beaucoup de républicains, uniquement par la crainte des votes populaires.
Ce qu’un plébiscite a établi, un nouveau plébiscite peut seul le remplacer.

Je ne représente pas un parti, mais une cause et un principe.
Cette cause est celle de tous bien plus que la mienne.
Ce principe, c’est le droit qu’a le Peuple de nommer son Chef. Nier ce droit est un attentat à la souveraineté nationale.

Le gouvernement s’effondre ; mais une grande démocratie comme la nôtre ne peut se dérober longtemps à la nécessité de constituer l’autorité. Le peuple en a le sentiment. Il l’a prouvé dans les huit plébiscites de 1800, 1802, 1804, 1815, 1848, 1851, 1852 et 1870.

Français, souvenez-vous de ces paroles de Napoléon Ier :

« Tout ce qui est fait sans le Peuple est illégitime. »

NAPOLÉON.