L’Idée Napoléonienne

« Les grands hommes ont cela de commun avec la Divinité, qu’ils ne meurent jamais tout entiers. Leur esprit leur survit, et l’idée napoléonienne a jailli du tombeau de Sainte-Hélène, de même que la morale de l’Evangile s’est élevée triomphante malgré le supplice du Calvaire.

La foi politique, comme la foi religieuse, a eu ses martyrs ; elle aura comme elle ses apôtres, comme elle son empire !

Expliquons en peu de mots ce que nous entendons par l’idée napoléonienne.

De toute convulsion politique jaillit une idée morale, progressive, civilisatrice. L’idée napoléonienne est sortie de la révolution française comme Minerve de la tète de Jupiter : le casque en tête et toute couverte de fer. Elle a combattu pour exister, elle a triomphé pour persuader, elle a succombé pour renaître de ses cendres : imitant en cela un exemple divin !

L’idée napoléonienne consiste à reconstituer la société française bouleversée par cinquante ans de révolution, à concilier l’ordre et la liberté, les droits du peuple et les principes d’autorité.

Au milieu de deux partis acharnés, dont l’un ne voit que le passé et l’autre que l’avenir, elle prend les anciennes formes et les nouveaux principes.

Voulant fonder solidement, elle appuie son système sur des principes d’éternelle justice, et brise sous ses pieds les théories réactionnaires enfantées par les excès des partis.

Elle remplace le système héréditaire des vieilles aristocraties par un système hiérarchique qui, tout en assurant l’égalité, récompense le mérite et garantit l’ordre.

Elle trouve un élément de force et de stabilité dans la démocratie, parce qu’elle la discipline.

Elle trouve un élément de force dans la liberté, parce qu’elle en prépare sagement le règne en établissant des bases larges avant de bâtir l’édifice.

Elle ne suit ni la marche incertaine d’un parti, ni les passions de la foule ; elle commande par la raison, elle conduit parce qu’elle marche la première.

Planant au-dessus des coteries politiques, exempte de tout préjugé national, elle ne voit en France que des frères faciles à réconcilier, et dans les différentes nations de l’Europe que les membres d’une seule et grande famille.

Elle ne procède pas par exclusion, mais par réconciliation ; elle réunit la nation au lieu de la diviser. Elle donne à chacun l’emploi qui lui est dû, la place qu’il mérite selon sa capacité et ses œuvres, sans demander compte à personne ni de son opinion ni de ses antécédents politiques.

N’ayant d’autre préoccupation que le bien, elle ne cherche pas par quel moyen artificiel elle peut soutenir un pouvoir chancelant, mais par quel moyen elle peut rendre le pays prospère.

Elle n’attache d’importance qu’aux choses ; elle hait les paroles inutiles. Les mesures que d’autres discutent pendant dix ans, elle les exécute en une seule année. Elle vogue à pleines voiles sur l’océan de la civilisation, au lieu de rester dans un étang bourbeux, pour essayer inutilement toutes sortes de voilures.

Elle repousse cette polémique du jour qui ressemble aux discussions religieuses du moyen âge, où l’on se battait pour les questions métaphysiques de la transsubstantiation du sang de Notre-Seigneur, au lieu de s’étendre sur les grands principes évangéliques. Aussi n’élève-t-elle jamais la voix pour blâmer ou accueillir une loi microscopique sur des garanties imaginaires, sur des exclusions réactionnaires ou des libertés tronquées ; elle ne joue pas un jeu d’enfant, mais, géante elle-même, lorsqu’elle se bat, c’est une guerre de Titans ; ses armes sont des peuples entiers, et ses triomphes ou ses revers sont pour le monde le signal de l’esclavage ou de la liberté.

L’idée napoléonienne se fractionne en autant de branches que le génie humain a de phases différentes ; elle va vivifier l’agriculture, elle invente de nouveaux produits, elle emprunte aux pays étrangers les innovations qui peuvent lui servir. Elle aplanit les montagnes, traverse les fleuves, facilite les communications, et oblige les peuples à se donner la main.

Elle emploie tous les bras et toutes les intelligences. Elle va dans les chaumières, non pas en tenant à la main de stériles déclarations des droits de l’homme, mais avec les moyens nécessaires pour étancher la soif du pauvre, pour apaiser sa faim : et de plus, elle a un récit de gloire pour éveiller son amour de la patrie ! L’idée napoléonienne est comme l’idée évangélique : elle fuit le luxe et n’a besoin ni de pompe ni d’éclat pour pénétrer et se faire recevoir ; ce n’est qu’à la dernière extrémité qu’elle invoque le Dieu des armées. Humble sans bassesses, elle frappe à toutes les portes, reçoit les injures sans haine et sans rancune, et marche toujours sans s’arrêter, parce qu’elle sait que la lumière la devance et que les peuples la suivent.

L’idée napoléonienne, ayant la conscience de sa force, repousse loin d’elle la corruption, la flatterie et le mensonge, ces vils auxiliaires de la faiblesse. Quoiqu’elle attende tout du peuple, elle ne le flatte pas ; elle méprise ces phrases de chambellanisme démocratique avec lesquelles on caresse les masses pour se rallier de mesquines sympathies, imitant ces courtisans qui encensaient le grand roi dans sa vieillesse en vantant les mérites qu’il n’avait plus. Son but n’est pas de se créer une popularité passagère en rallumant des haines mal éteintes et en flattant des passions dangereuses ; elle dit à chacun ce qu’elle pense, roi ou tribun, riche ou pauvre ; elle accorde la louange ou jette le blâme, suivant que les actions sont louables ou dignes de mépris.

L’idée napoléonienne s’est concilié depuis longtemps la sympathie des masses, parce que les sentiments chez les peuples précèdent le raisonnement, que le cœur sent avant que l’esprit conçoive. Lorsque la religion chrétienne s’étendit, les nations l’adoptèrent avant de comprendre toute la portée de sa morale. L’influence d’un grand génie, semblable en cela à l’influence de la Divinité, est un fluide qui se répand comme l’électricité, exalte les imaginations, fait palpiter les cœurs et entraîne, parce qu’elle touche l’âme avant que de persuader.

Cette influence qu’elle croit exercer sur les masses, elle veut l’employer non pas à bouleverser la société, mais au contraire à la rasseoir et à la réorganiser. L’idée napoléonienne est donc par sa nature une idée de paix plutôt qu’une idée de guerre, une idée d’ordre et de reconstitution plutôt qu’une idée de bouleversement. Elle professe sans fiel et sans haine la morale politique que le grand homme conçut le premier. Elle développe ces grands principes de justice, d’autorité, de liberté, qu’on oublie trop souvent dans les temps de trouble.

Voulant surtout persuader et convaincre, elle prêche la concorde et la confiance, et en appelle plus volontiers à la raison qu’à la force. Mais si, poussée à bout par trop de persécution, elle devenait le seul espoir des populations malheureuses et le dernier refuge de la gloire et de l’honneur du pays, alors, reprenant son casque et sa lance, et montant sur l’autel de la patrie, elle dirait au peuple, trompé par tant de ministres et d’orateurs, ce que saint Remi disait au fier Sicambre : « Renverse tes faux dieux et tes images d’argile ; brûle ce que tu as adoré jusqu’ici, et adore ce que tu as brûlé. »  »

Louis-Napoléon Bonaparte (Napoléon III), Des Idées napoléoniennes, Paris, Aymot / Henri Plon, 1860 (première édition en Angleterre en 1839).